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« Tout est délicieux à celui qui a faim »

Pour un connaisseur, l’odeur et l’aspect d’un vin permettent déjà de s’en faire une idée. Comment donner un aperçu de mon volontariat au Cambodge ? Ne pouvant vous y faire goûter, je m’attacherai à vous en donner le parfum et la robe, en espérant que cela donne envie d’y porter les lèvres ou ravive le palais de ceux qui en ont déjà bu…

Par nature, le volontaire est amour ; amour du prochain qu’il vient rencontrer, amour de Dieu qui l’appelle à sa suite, amour du monde et des trésors qu’il porte. Cet amour c’est sa faim ; faim de partage, faim de Dieu, faim de découvertes. Parce que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain…

Au Cambodge, le volontaire trouve une intarissable source de beautés pour étancher sa soif ; un inépuisable banquet de merveilles où chacun a sa place. Car le Cambodge est avant tout une nation d’accueil et de partage. Traditionnellement, on n’y ferme pas la porte de chez soi : la porte est d’abord une invitation avant d’être une protection. Impossible de marcher, de pédaler ou de conduire ici, sans entraîner dans son sillage des douzaines de chaleureux sourires et autant de joyeux « hello » qui saluent le passage du Baraing, le Français. Ces sourires, cette chaleur cachent souvent des blessures profondes mais cela n’empêche pas les Khmers d’être heureux de recevoir, joyeux d’offrir. Par deux fois au cours de mes quatre petits mois d’aventure je me suis même vu laver les pieds par des enfants : sacré symbole et symbole sacré qui résume à lui seul l’hospitalité des Cambodgiens.

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Tout cela c’est le parfum de mon volontariat. Chaque instant de mon séjour en est imprégné : cette faim tenace qui m’a menée vers les MEP, le Bon Dieu qui m’a fait atterrir au Cambodge et les Khmers qui m’ont reçu, c’est-à-dire à la fois réceptionné et accueilli.
Une fois le verre reniflé et ce parfum dégagé, le dégustant s’applique ensuite à admirer la robe.

Ma mission de Kdol Leu

Dans mon cas, la robe c’est ma mission à Kdol Leu, paroisse oubliée au milieu des villages Chams musulmans.
Les cloches répondent au muezzin. Notre esprit bien français a tôt fait d’imaginer des maisons regroupées autour d’un clocher lorsque l’on parle de village : balayez cette image ethnocentrée.
Kdol Leu est établi tout en longueur de part et d’autre d’une route bordant le Mékong. De même, les maisons ne correspondent en rien à nos standards.

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Faites de bois, montées sur pilotis, elles s’élèvent à quelques mètres au-dessus du sol. Elles sont composées le plus souvent d’une seule grande pièce parfois secondée d’une annexe. Les fenêtres sont en option. Sous la maison, le living room est la partie la plus fraîche où l’on peut travailler, se reposer et parfois accueillir les invités même si ceux-ci sont le plus souvent conviés à monter.

Au milieu du village est le centre paroissial où je vis. Une grande maison ouverte à tous vents face à un jardin d’enfants résonnant des pépiements d’enfants et, au fond, une église moderne construite dans le style khmer. L’animation n’y manque pas, les villageois y passent régulièrement mais c’est surtout le point de ralliement des enfants et des jeunes qui y disposent d’un terrain de jeu privilégié.

L’âme de ce village c’est son pasteur, le Père Luca ou plutôt Lauk Pok Lukâ, comme on l’appelle ici. C’est mon patron. Il est originaire d’Italie et conserve de ses racines une grande proximité dans le contact humain, une bonne humeur communicative et un style apostolique à la Don Camillo. Deux mètres de haut pour 120 kg : je vous laisse imaginer la taille de son coeur. Grand admirateur de Don Bosco, il est entièrement dévoué aux nombreux jeunes du village qui le lui rendent bien.

Quant à moi, mon rôle c’est d’enseigner : je donne des cours d’anglais à une cinquantaine d’élèves de 11 à 14 ans à l’école du village mais aussi dans la ville voisine, Crouch Chhmar où je m’occupe de cours du soir. En fait, c’est une couverture. L’intitulé exact de mon poste c’est « Bang Prôh », le grand frère en Khmer. Compagnon de jeux, libérateur de ballons coincés dans les arbres, organisateur de courses, jury au concours du plus beau dessin, moyen de locomotion pour les voyages à dos de Bang Prôh ou encore bouée lorsqu’il s’agit d’aller nager, tout cela et bien plus encore, fait partie de mes attributions. Les seuls qui échappent à ma juridiction sont les plus grands ados hébergés pour la plupart dans le foyer paroissial de l’autre côté du fleuve, près du lycée du district : eux sont sous la coupe de la Bang Srey qui vit avec eux, l’alter ego féminin du Bang Prôh.

emmanuel

Je suis le cinquième Bang Prôh MEP de Kdol Leu, si bien que les paroissiens sont habitués à nous recevoir et les enfants ne craignent plus de venir jouer avec nous. En temps normal, surtout avec les plus jeunes, je suis plutôt du genre le Petit Prince et le Renard, à prendre le temps d’apprivoiser. Ici, les enfants m’ont adopté avant même de m’avoir vu. On n’a pas l’occasion d’être intimidé quand, à peine les valises posées, un enfant vous prend déjà par la main. Roule jeunesse !

Voilà pour ce qui est de la robe.


Le bonheur d’être ici

Et à boire, chaque goutte est une joie, on s’en délecte jusqu’à la lie. Chaque jour vous réserve son lot de petits plaisirs : un éclat de rire, une découverte culinaire, une pluie de mousson, un coucher de soleil, une invitation… Et l’Esprit Saint soufflant dans le coeur de ceux qui s’en remettent à lui, ces plaisirs sont vrais, purs, profonds et vous laissent des papillons dans l’estomac. Bien sûr, l’aventure est faite de haut et de bas mais la somme n’est pas neutre, elle est strictement positive, asymptotique en plus l’infini. Je vous souhaite de tout coeur de pouvoir y goûter.

Lorsqu’ils vous quittent, les Khmers ont pour habitude de vous dire « Soksopbay ». Ce faisant, ils vous souhaitent santé (sok) et bonheur (sopbay). Alors à mon tour, je trinque à votre santé. Mon verre est déjà presque vide puisque je quitte le Cambodge dans quelques jours mais qu’importe, je suis déjà ivre… Soksopbay !