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Laetitia, volontaire MEP en Malaisie

Déjà quatre mois que je suis infirmière en Malaisie dans un centre qui accueille des réfugiés myanmars. Si mon premier contact avec eux se fait par le biais des soins, la rencontre va bien au-delà et les découvertes humaines et culturelles semblent inépuisables.

Je travaille pour ACTS (A Call To Serve), une association fondée en 2005 par des Malaisiens, pour s’occuper de refugiés, dont la plupart sont Myanmar (ex-Birmanie), et qui gère une «clinic» (centre de consultation) et un centre de convalescence, PERCH (Peter Favre Refugee Convalescence Home), composée de 2 maisons : PERCH 1, qui comprend 20 lits d’hommes, ou je suis co-administratrice et infirmière, et PERCH 2, qui comprend 10 lits de femmes et enfants.
J’habite à Batu Arang, à 50 km de KL. Une végétation surabondante, beaucoup de palmiers, de bananiers… nous avons des papayes, des bananes, et des noix de coco dans le jardin !
Nous habitons dans une maison louée par ACTS, tres agréable, avec un jardin, une grande cuisine… tout le confort minimum !

PERCH est vraiment un petit coin de paradis… La maison contient une grande pièce ou tiennent tous les lits, avec une partie séparée au cas ou je recevrais des patients en isolement (principalement en cas de tuberculose encore contagieuse), et la salle de soin.
Derrière, le jardin avec un étang et des poissons, devant, une grande terrasse couverte avec une télévision, et des fauteuils et une grande table ou les patients prennent tous leurs repas. Et de l’autre cote de la terrasse, la cuisine.
Les patients aiment beaucoup travailler le jardin, nous avons un petit potager…


Je m’occupe donc de 20 patients, qui sont là pour diverses pathologies. Tous sont refugiés, et sont arrivés ici dans l’espoir de trouver une vie meilleure. Ils sont chrétiens, bouddhistes, musulmans, ou même hindous. Ils arrivent à cohabiter sans trop de problèmes. Tous les mardis soirs, nous avons une prière avec les patients, ils viennent tous, même ceux qui sont bouddhistes. Les patients chrétiens sont principalement protestants. Les chrétiens fuient le Myanmar car ils sont persécutés là-bas. Nous travaillons avec l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Refugiés), afin qu’ils puissent obtenir un statut de refugié politique ou religieux, et ainsi être pris en charge correctement.

Ils essaient d‘avoir des papiers à l’UN pour obtenir le statut de refugiés et partir dans un autre pays pour recommencer leur vie. Le problème, c’est que la plupart ne sont pas réellement des refugiés politiques au sens propre. Beaucoup ont émigré pour des raisons économiques, mais ils peuvent avoir des histoires très compliquées. Et leur pathologie devient un critère supplémentaire pour faire avancer leur dossier à l’UN.

Ici je réalise la force de la Communauté. Quand les Myanmars arrivent en Malaisie, ils sont pris en charge par leur Communauté. Il n’y a pas d’équivalent en France donc je ne sais pas trop comment expliquer ce phénomène. Le groupe ethnique et les religions sont très importants. Les Communautés rassemblent les gens de même groupe ethnique. Et ce sont les Community leader qui gèrent les demandes de papiers à l’UN, qui les aident à trouver un boulot… Ils les prennent en charge.
Les patients de même groupe ethnique se retrouvent entre eux, ils ont une grande solidarité, mais c’est une des plus belles réussites de PERCH que de voir ces patients de toutes religions et toutes Communautés vivre ensembles.

 

 

Je suis envoyée ici comme infirmière, mon premier contact avec les patients se fait donc par le biais des soins. Beaucoup de patients ont des problèmes orthopédiques : fractures compliquées, paraplégie, amputation de doigts, amputation de jambe, brulures … Plusieurs ont la tuberculose (qui n’est plus contagieuse). Il y a pas mal de pansements à faire, pas mal d’administratif, mais ce qui prend le plus de temps sont les RDV d’hôpitaux… Il y a souvent 3 ou 4 heures d’attente. Si j’accompagne les patients aux RDV à Kuala Lumpur, je sais que j’y passe la journée. Mais j’apprends à vivre au rythme asiatique et à prendre mon temps pour faire les choses. Et je découvre que c’est reposant de prendre du temps. Au début c’est stressant, puis au final j’apprends à mettre ce temps à profit pour faire autre chose (apprendre le malais, par exemple !)

Les journées se passent tranquillement, au gré des rendez-vous d’hôpitaux, des rendez-vous à l’UNHCR, des parties de carrom (sorte de billard qui se joue avec des palets), des parties de cartes, et des chants. Les patients chantent beaucoup, nous avons 2 guitares a Perch, et plusieurs patients savent en jouer (dont un qui joue vraiment très bien).
Les patients se soutiennent beaucoup entre eux, partagent leurs histoires et s’encouragent mutuellement.

A travers les pansements, les médicaments et les RDV d’hôpitaux, c’est aussi leur histoire que j’apprends à connaître. Je partage leurs joies, leurs peines, leurs désirs profonds, les raisons qui les ont poussés à quitter un pays qu’ils aiment. Et également leurs espoirs et désespoirs, lorsque les résultats ne sont pas aussi bons que prévu.
Ils ont une force de vie qui me stupéfie. Ils ont quitté leur pays, en laissant leur famille, leurs amis, pour partir à l’aventure dans un pays qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne parlent pas la langue, avec l’espoir d’une vie meilleure. Quand ils trouvent du travail, en général ils sont exploités, mais ils gagnent plus que dans leur pays. Et jamais je ne les entends se plaindre.
Certains sont vraiment des réfugiés politiques, et ont été en prison ou en camp de travail au Myanmar, et seraient arrêtés s’ils retournaient dans leur pays. Mais jamais je ne les entends s’énerver contre leur gouvernement. Jamais je ne les entends s’énerver contre la malchance qui les a amenés à Perch. Pourtant certains sont cruellement touchés : paraplégie, amputation… Ils sont pour moi une vraie leçon de courage et d’espoir.

Hla Thein, un patient de 37 ans, est arrivé en Malaisie en 2005. Il s’est fait enrôler de force au Myanmar pour travailler pour l’armée. Parqués dans des camps, les conditions étaient difficiles. Ils lui avaient dit que ce serait uniquement pour 20 jours. Au bout de 20 jours, il a voulu partir, il s’est fait rattraper, torturer, et enfermer. Il s’est enfui avec 3 autres personnes. Dans la fuite, l’un des 4 s’est fait tuer, Hla Thein a pris une balle dans le bras. Il a toujours la cicatrice. Il a fui sans s’arrêter, sans regarder derrière lui, traversant la Thaïlande, pour arriver finalement en Malaisie. Arrivé ici, il a trouvé du travail, comme chauffeur pour une entreprise de construction. C’est le travail qu’il faisait au Myanmar. Il est resté ainsi pendant 4 ans, jusqu’au jour ou un mur s’est effondré sur lui. Il a été opéré plusieurs fois, mais les médecins n’ont pas pu sauver sa jambe. Il a été amputé il y a un an, de la jambe gauche, juste en dessous du genou. Il a recommencé à marcher avec une prothèse, mais il réalise quand même qu’il ne pourra jamais reprendre la même vie qu’avant son amputation. L’ajustement de la prothèse n’est pas évident, il a été réopéré il y a un mois pour reconsolider les os au niveau de la prothèse.
Il ne s’est jamais révolté contre ce qui lui est arrivé. Il dit clairement que depuis son amputation il n’a plus l’espoir d’une vie meilleure. Et il est passé par des moments difficiles de déprime. Mais il accepte les événements avec philosophie et continue à avancer. Il m’impressionne par son dynamisme, son humour, sa disponibilité pour les autres patients… il est toujours prêt à aider les autres, à leur remonter le moral.
Il était Bouddhiste, il s’est converti au Christianisme il y a 6 mois, et quand je le vois prier et lire la Bible tous les soirs, je me sens encouragée et renforcée dans ma foi.

 


Les durées de séjour des patients est très variables. Beaucoup ont eu un accident du travail, comme Hla Thein, plus ou moins grave, et peuvent rester à Perch entre une semaine et plusieurs années. Ceux qui restent longtemps ont de graves fractures, qui s’infectent et nécessitent plusieurs opérations. Les opérations coutent cher, et ACTS ne peut pas tout payer, donc les patients empruntent a leur Communauté, a leurs amis, ils ont une très grande solidarité entre eux. Hla Thein, entre toutes ses opérations et sa prothèse, a du dépenser près de 20 000 RM depuis un an, soit 4000 euros. L’argent est un gros problème pour eux, ils ont fui le Myanmar pour gagner de l’argent et l’envoyer a leur famille, donc quand ils doivent payer des frais médicaux, c’est toujours difficile.
Du coup, leur grande préoccupation est de pouvoir retravailler en quittant Perch. Ils ont besoin de se projeter dans l’après – Perch. C’est d’autant plus difficile pour certains patients, paraplégiques entre autres, qui ne pourront jamais être indépendants. Ceux qui ont une fracture espèrent retravailler. Le temps est long, mais ils ont un espoir et peuvent se projeter.
2 patients sont paraplégiques. Ismaël a 26 ans… il est musulman, donc sa situation par rapport à l’UN est compliquée (il ne peut pas être envoyé aux USA). Il est à Perch depuis un an et demi, suite à une agression qui l’a laissé paraplégique.
Mais il ne parle jamais de son histoire. Son espoir est d’être envoyé par l’UN dans un autre pays musulman. Mais il ne remarchera jamais. Il garde pourtant le sourire, avec quelques coups de déprime de temps en temps, il ne se plaint jamais. Il tient le coup grâce à un des aides-soignants, Shaburaman, du même âge, même ethnie que lui, musulman aussi, qui est un ancien patient.
Pa Sut a 46 ans, il a fait une chute de 2 mètres, accident de travail, à la suite de quoi il est resté paraplégique. Il a un sourire extraordinaire. Il plaisante beaucoup, est d’une très grande gentillesse. Il est catholique, contrairement a la plupart des patients chrétiens, qui sont baptistes. Et je me souviens toujours de son sourire lorsque je lui ai donné un chapelet, il l’a mis sur sa table de nuit, « je vais pouvoir le réciter la nuit quand je n’arrive pas à dormir »

La religion est omniprésente ici. La prière du mardi soir rassemble les patients autour de la Bible et des chants chrétiens. Mais ils ont tous leur propre manière de prier, et leur temps de prière chacun de leur coté aussi.


La Semaine Sainte a été une semaine importante. Avec l’aide de Gregory (aide-soignant, catholique) nous avons préparé les prières pour le Jeudi Saint et Vendredi Saint, et un pasteur myanmar est venu le samedi matin. J’ai trouvé un vocabulaire plus difficile que celui de la chirurgie orthopédique : le vocabulaire religieux pour la préparation de la Semaine Sainte, avec explications sur ce que célèbrent les catholiques durant la Semaine Sainte, et pourquoi les protestants baptistes ne les célèbrent pas.
Tous les patients sont venus aux prières, même ceux qui ne sont pas chrétiens, parce que c’est l’occasion de se retrouver tous ensembles pour un moment convivial.
Le samedi soir, nous avons proposé aux patients qui le désiraient, d’aller à la Vigile Pascale à Batu Arang, messe en tamul ! La encore, même si nous ne pouvions pas comprendre la messe, c’était l’occasion de prier ensembles.

Un autre moment important a été le Nouvel An Myanmar, avec le « Water Festival ». C’est une coutume très ancienne originaire d’Inde. En fait, c’est une bataille d’eau géante !! Qui dure plusieurs heures, tout le monde joue, des enfants aux plus âgés, mais vraiment pas à moitié : on se jette de l’eau avec bassines et tuyau d’arrosage !!! Tous les patients n’ont pas participé, car certains ne peuvent pas à cause des plâtres, ou autres pansements. Mais quand il fait 40 degrés, c’est très appréciable… !!! Et c’était l’occasion d’inviter tous les patients des autres centres de Batu Arang (pour patients HIV).


Tous les patients n’ont pas une histoire aussi compliquée que celle de Hla Thein, Ismael et Pa Sut. Mais tous ont en commun d’avoir fui leur pays pour trouver une vie meilleure. Ils sont très lucides sur leur pays. Ils l’aiment mais ils le fuient. En Malaisie ils vivent avec la peur constante de la police. Ils savent qu’ils peuvent se faire arrêter et envoyer en prison ou dans des camps. Mais ils préfèrent quand même leur vie ici.
C’est une grande richesse dans cette mission, de pouvoir côtoyer tant de cultures différentes, entre les Malaisiens (indiens, chinois ou malais) a l’Office, et les Myanmars a Perch. Mes patients m’apprennent beaucoup, par leur courage et leur force de caractère, et leur joie de vivre malgré les épreuves. C’est une vraie leçon de vie pour moi, et une grâce de recevoir tant de richesse dans la vie quotidienne avec mes patients.