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Je suis un bateau de fortune

"Que fais-je ici au juste ?..."

Je suis un bateau de fortune. Arraché à la France par des vents violents, j’ai repris la mer, et les flots agités m’ont conduit sur un océan de riz, perdu entre mer et terre, entre espoir et désespoir. Les gens d’ici l’appellent leur pays. Drôle de nom. D’ailleurs, les gens d’ici ont tous de drôles de noms. Parfois même, ce ne sont que des sons ; pire : des onomatopées. Mais qu’ont-ils donc tous à m’appeler « Loï » ? Mais qu’ont-ils donc tous avec leur « hello » ? Mais qu’ont-ils donc tous avec ce sourire en continu ?

Quel est donc ce pays où les gens ne sont ni Blancs, ni Noirs, ni Jaunes ? Quel est donc ce pays où seul le riz ne rit pas ? C’est bien cela, et j’y reviens : les gens d’ici l’appellent « leur pays ». Mais moi, je ne l’appelle pas. C’est lui qui m’appelle. Tous les matins, il m’appelle à me lever aux aurores (et ici elles sont tôt). Tous les jours, il m’appelle à prendre sur moi. Tous les soirs, il m’appelle à poursuivre ma route. Mais la mer est agitée, et la route est parfois difficile : j’ai du mal à passer le creux des vagues. J’ai la tête qui fait gling gling ; j’ai les yeux qui remuent ; j’ai le coeur qui s’excite. Ça secoue fort. Ça bouscule les idées reçues. Ça mélange les genres. Mais heureusement, les gens d’ici ne sont pas les seuls à être ici chez eux. Moi aussi je suis chez eux. Finalement, ici, nous sommes tous chez eux. Bien sûr, ailleurs, me direz-vous, j’ai un chez moi, rempli de confort et de sécurités. Certes. Mais voilà, je suis ici, chez les gens d’ici, avec les gens d’ici, que l’on les appelle des « Khmers ». Peuple oh combien tourmenté que ce peuple khmer. C’est son Histoire qui le tourmente. Bien sûr, il y a très longtemps, les Khmers avaient un très grand royaume, riche et puissant ; oui mais voilà : tout ça est révolu. Telle une cité engloutie par les caprices du temps, les derniers témoins de cette époque glorieuse surgissent aujourd’hui du milieu de la jungle : on les appelle « Angkor ». C’était l’apogée des Khmers. Mais depuis que la mélancolie a gagné la guerre, leur mer de riz, que l’on appelle « Cambodge », a pris la voie d’un lancinant déclin. Déchiré par une Histoire sans pitié, meurtri par des attaques incessantes venues de toutes parts, le Cambodge aura même été la proie malheureuse d’un des derniers grands génocides que les Hommes aient commis. Dans sa longue destinée de martyr, rien ou presque ne l’aura épargné. Le fond a été atteint, et c’est sur la cendre que les gens d’ici reprennent espoir. Ils reprennent espoir en l’Histoire ; ils reprennent espoir en eux.

 

         

 

Dans le coin où je suis, il y a une ville que les gens d’ici appellent Kompong Cham. Ça veut dire « port des Chams » ; et les Chams, précisément, ce sont les musulmans d’ici, qui sont ici depuis très longtemps. Pas très loin d’ici il y a une mosquée, et quand le vent porte, on peut entendre l’imam appeler à la prière. Qui l’eût cru ?
Kompong Cham, c’est là que les gens d’ici m’ont fait un lit. C’est là qu’ils m’attendaient. C’est là que je vis. Appelé par ce pays, je vis dans un coin, un coin magnifique. En arrivant à Phnom Penh, le premier jour, en août, je me souviens : ce n’était pas pareil. Ce n’était pas le même coin. C’était le coin d’une capitale bousculée par les couleurs de l’Occident. Kompong Cham, c’est une ville encore hésitante, déchirée entre tradition et consumérisme, entre archaïsme et modernité. Un coin d’Orient dans la province cambodgienne, où le temps ne s’est pas arrêté pour autant. Un coin de ville à la khmère, chez les Khmers. Les Khmers, justement, ne vivent pas comme moi. Ils vivent comme eux. Pourtant, ils disent « fromach », « beu’ », « pom’ », « pain », « chokola ». C’est ce qui leur reste de l’administration française ; c’est une partie de ce que mon pays leur a laissé. S’ils disent comme nous parfois, pourquoi ne me disent-ils pas « bonjour » ? Etranger parmi les gens d’ici, je me sens étranger. Je suis un barbare parmi les gens d’ici, ou plutôt un « baraing » comme ils disent. En langue locale, la Seine se dit « Mékong ». Et le Mékong, justement, passe tout près de là où j’habite. A vol d’oiseau, peut-être deux cents mètres. Et comme l’imam tout à l’heure, quand le vent porte, on entend les bateaux ; et comme l’imam tout à l’heure, eux aussi appellent à la prière. Ils appellent à prier Dieu, et le remercier d’être là, au bord du Mékong, à servir son Eglise. Kompong Cham est sur la colonne vertébrale de la péninsule indochinoise : un pont financé par les Japonais y enjambe le Mékong, et permet à l’axe Bangkok-Saigon de ne pas s’arrêter. Point de passage obligé. Mais point de passage seulement. Hormis passer, il n’y a en fait ici pas grand-chose à faire ; en tout cas, pas de quoi faire ce que j’attendais d’une ville importante. Au départ je me disais : « Mais c’est pas possible ! Y’a rien à faire ici ». Aujourd’hui, je me dis qu’il y a à faire ce que les gens d’ici font. Mes yeux s’y sont faits. Mon regard a changé. Même mon ventre a appris. Il a appris que ce qui est mauvais en France peut être bon ici. Il a appris à surmonter son mal de mer (pour mes papilles gustatives, c’est une autre affaire...). Bref. Les gens d’ici vivent à leur manière. Et je ne suis pas là pour qu’ils vivent à la mienne.

Mais que fais-je ici au juste ? Combien de fois je me suis posé cette question ! Combien de fois je me la pose encore ! Grâce au temps qui passe, des réponses émergent ci et là. Par exemple, j’y fais des rapports financiers pour les organismes étrangers qui nous soutiennent. Sans ces financeurs, point de finance. Sans finance, point de projets. Ce serait bien dommage, car les projets mis en place par l’Eglise locale sont bons pour les gens d’ici. Ce sont des projets éducatifs, qui offrent l’occasion unique à de nombreux jeunes d’aller à l’école, et parfois même à l’université. Les enfants pris ici en charge sont des paysans, à qui leur campagne n’offrait jusqu’à présent que de reprendre la rizière familiale. Développeurs, relais, programmateurs, réalisateurs : les prêtres font sur le terrain un travail de titan. Jusqu’au fond des campagnes, ils vont aider des jeunes à pouvoir se choisir un avenir. Ils vont aider le Cambodge à pouvoir se choisir un avenir. Il vont l’aider à se doter de la matière grise dont il la besoin pour sortir du bourbier dans lequel il s’enlise depuis trop longtemps. Ni assistanat, ni prosélytisme, ni conquête : retenons simplement développement, d’intelligence avec les valeurs de l’Evangile. Les « lopoks », comme on les appelle, oeuvrent à développer l’éducation dans des coins dont tout le monde se fout. Ils tentent d’humaniser un pays déraciné par la longue nuit pol potienne. Ils participent à la construction d’un monde meilleur. La tâche est énorme, mais la tâche vaut le coup. D’ailleurs, les gens d’ici valent le coup. Ne sont-ils pas pour moi un repère, un phare dans la nuit ? Excessif, certes. Mais quoiqu’ils soient, ils sont l’île salvatrice sur laquelle j’ai échoué. Je suis un bateau de fortune amarré à un peuple en marche vers la Lumière.

 


J’y reviens : que fais-je ici au juste ? Je fais de la comptabilité avec ma collègue khmère. Quand je suis arrivé, mon prédécesseur était déjà parti. Guidé par mon instinct de survie, j’ai suivi les traces laissées par mes prédécesseurs, dans les casiers et dans mon ordinateur de bord. En cas de panne, ma collègue, forte d’avoir pris la mer avant moi, est bien souvent mon meilleur remorqueur. Et quand une tempête intertropicale éclate (je suis ici à 12° de latitude Nord), je vois toujours au loin la lueur des phares. Elle me rappelle que le port n’est pas loin. Elle me fait garder espoir. Je suis un bateau de fortune.
Quatre fois par semaine, je mets le cap sur un village, remorqué par une moto. C’est comme au théâtre. Pendant que je me glisse entre ses nids-de-poule, la piste tape-cul longe le Mékong. À chaque fois le rideau se lève. À chaque fois mes yeux en prennent plein la vue. Là-bas, à Phum Thmey, dans l’église, je joue à l’apprenti prof d’Anglais. Des élèves assis par terre font le plus souvent semblant d’écouter. Ils font semblant de comprendre, aussi, parfois. Pas facile de me faire comprendre quand les mots me manquent. Les gens d’ici parlent leur langue, et j’apprends peu à peu à la parler avec eux.

Que dire au final de ces premiers temps passés à Kompong Cham ? Que dire de ma mission ? Que dire de mes états-d’âme ? Je ne prétendrai pas que tout est génial. Je ne prétends pas attendre que tout soit génial : je ne suis pas là pour ça. C’est vrai, souvent, et j’y reviens, je me suis demandé : « Mais bon sang, qu’est-ce que je fous là ? Ce que je fais est-il vraiment utile ? ». D’ailleurs, aujourd’hui encore, parfois, je me pose la question. C’est une question qui peut surgir à chaque instant. C’est une question qui m’a déjà fait dire que je perdais mon temps et le temps des gens d’ici avec. Mais la douceur des flots et la tranquillité des gens d’ici m’ont appris à prendre sur moi. Elles m’ont appris à apprécier la "khméritude". Poussé par une force tranquille (sans commentaire...), j’ajuste peu à peu ma quille aux eaux cambodgiennes. Je me stabilise et reste à l’écoute de l’océan de riz sur lequel je navigue depuis maintenant trois mois. Je m’applique à flotter. En quelque sorte, je n’oublie pas que je suis un bateau de fortune.

 

Louis, volontaire MEP